Ça fait longtemps que je n’ai pas écrit, je sais. J’écrivais beaucoup quand j’étais petite, ma mère aimait me lire, aussi. Et puis elle est morte. J’ai écrit ce souvenir de son enterrement (ci-dessous) et après je n’ai plus écrit du tout. Ou presque. Pendant douze ans, m’asseoir et réfléchir à comment exprimer mes pensées les plus profondes ne pouvait que me ramener à elle. Et pendant douze ans, c’était une douleur que je refusais d’affronter. Ça fait douze ans maintenant, je pense qu’il est plus que temps.
À la fin du texte que j’ai écrit il y a douze ans, j’ai ajouté une réponse, de moi à moi-même, mais écrite pour vous… C’est confus, je sais. Moi aussi.
Aujourd’hui, on enterre ma mère.
I walked across an empty land. I knew the pathway like the back of my hand. I felt the earth beneath my feet Sat by the river and it made me complete.
J’ai 17 ans et 7 mois et aujourd’hui on enterre ma mère.
Je suis un peu en avance sur le programme de la journée, j’ai mis une robe noire, qui tombe un peu au-dessus du genou, avec un col en V. Sobre. Je ne l’ai jamais mise avant, je l’avais achetée pour passer des entretiens d’embauche. En l’enfilant je n’imagine pas que je ne la mettrai plus jamais après. C’est juste une robe après tout. J’ai hésité devant le miroir, mascara, pas mascara, liner, pas liner. Du coup j’ai opté pour un léger fard à paupières, juste assez pour ne pas avoir l’air morte moi aussi, mais pas suffisamment pour avoir l’air complètement déphasée au moment où je pleurerai.
J’ai mis des talons très hauts, très gros, comme pour pouvoir marcher sur le monde, comme si ça changeait quelque chose. Je me regarde dans la glace et j’ai l’air d’une enfant avec un regard d’adulte. J’ai l’impression d’avoir 1000 ans et 10 ans en même temps. Je divague.
Quelqu’un réquisitionne la salle de bain, alors je sors, je n’ai pas vraiment fait attention à qui c’était, mais à vrai dire, je m’en fous. Je mets mes écouteurs, et je fais des allers-retours dans la cuisine. J’entends mes pas, étouffés par la musique. Poum, poum, poum. Je me concentre là-dessus. Poum, poum, poum, poum, demi-tour, poum poum poum, poum, demi-tour. On tapote sur mon épaule, je me retourne, mon cousin me regarde et je vois ses lèvres bouger, mais tout ce que j’entends c’est Grown Woman de Beyoncé. Je stoppe ma musique, j’enlève mes écouteurs, je le regarde. « C’est l’heure, faut qu’on y aille. » J’acquiesce, je pose mes écouteurs, je prends mon sac, et on y va.
Oh simple thing, where have you gone ? I’m getting tired and I need someone to rely on.
Dans la voiture, un silence de mort. L’aîné de mes cousins conduit, à côté de lui son frère. Je suis globalement entourée de mon enfance, des gens qui feront partie du « avant que le malheur arrive dans ma vie ». À ma gauche le paysage familier de la ville qui m’a vue grandir, j’ai l’impression que tout est teinté de Sa présence, pourtant les routes ne sont faites que de bitume et de pollution, aucune trace mystique qui pourrait donner l’impression qu’elle est toujours là, dans le vent, dans les arbres, dans le rire des enfants. Au bout de quelques minutes qui ressemblent à des heures, le silence devient insoutenable, quelqu’un met la radio, je ne saurais dire qui. Mon regard se perd au loin, par la fenêtre. Quelqu’un change les stations, une musique retient mon attention, je demande à ce qu’on laisse cette radio. « J’adore cette chanson. » Je sens leurs regards sur moi, quelqu’un monte le son. On arrive devant ce grand bâtiment, blanc, avec les cadres de fenêtre en bois, la couleur des murs est délavée, des traces de noir coulent du toit, comme si le bâtiment pleurait lui aussi la perte de tous les êtres qui ont passé la porte les pieds devant. C’est moche comme endroit. Je vois des gens devant l’entrée, j’en connais beaucoup, pas tous. Il y a des enfants. Je ne comprends pas comment on peut emmener ses enfants à un enterrement. Je vois une dame qui pleure, beaucoup, fort, elle tient la main de son mari. En la voyant je sais qu’affronter son malheur sera une épreuve. Une vraie épreuve. Sophie, Sophie, Sophie. Tu me renvoies à ma propre détresse, sur le moment je te déteste. Pendant quelques secondes on reste là, assis dans la voiture, la musique à fond. Tout semble tellement irréel, en même temps comment est-ce que cette situation pourrait être la réalité ? Je me souviens des repas de famille, tous les gens de cette voiture réunis autour d’une table en train de rire aux blagues de ma mère. Je me souviens de toutes les fois où elle nous faisait monter dans sa vieille Polo rouge et où elle roulait n’importe comment sur un parking en terre complètement défoncé, tout ce qu’on entendait c’était nos rires et nos « encore, allez, encore ! » Tout ça me semble tellement loin et tellement proche en même temps. Mais si ce temps-là a vraiment existé, comment la situation actuelle, nous 5 assis dans la voiture devant l’endroit où l’on va dire au revoir à ma mère pour la dernière fois, comment, bordel, comment est-ce que ça peut être réel ?
Pendant mes délibérations silencieuses, ma chanson s’est terminée, la radio a été éteinte. Je sens qu’on attend mon accord pour sortir. Une main se pose sur mon genou, je suis le bras auquel elle est reliée pour tomber sur le visage de mon cousin de 12 ans, peut-être 13, j’en sais rien, je ne sais jamais. « On sort de la voiture ? » J’esquisse un sourire, et tout le monde détache sa ceinture et sort de la voiture, je regarde l’attroupement de personnes devant l’entrée, tout le monde regarde dans notre direction. Je soupire et je sors, je sais que c’est moi qu’on attend, que c’est à moi que les gens ont envie de dire à quel point ils sont tristes. Mais la vérité c’est que je m’en fous, enfin je pense que je m’en fous en tout cas. Je n’ai pas vraiment l’impression que tout ceci soit réel, et dans ce cas, comment est-ce que cela pourrait me toucher ?
Deux voitures arrivent. Mon père, mon frère, d’un côté. Ma tante, son mari et mes grands-parents de l’autre. Mes cousins me prennent la main et avant que je m’en rende compte on est tous devant l’entrée, nouveaux arrivants compris.
I came across a fallen tree, i felt the branches of it looking at me. Is this the place we used to love ? Is this the place that I’ve been dreaming of ?
Mon frère prend la place d’un de mes cousins. Je sens sa main chaude et douce se glisser dans la mienne, moite. Il presse légèrement nos deux paumes, comme pour me dire « je suis là, tout va bien se passer » et étrangement, j’y crois. Je crois dur comme fer à ce contact, et je me dis que je garderai sa main dans la mienne aussi longtemps que possible, mon frère devient mon ancre, le centre du monde autour duquel je vais graviter toute la journée. Et cette pensée me donne un sentiment d’apaisement absolument incroyable. Je suis prête désormais. À affronter le chagrin des autres, que je ressens comme une insulte et une bénédiction en même temps. Comment osent-ils m’imposer leur tristesse et leurs larmes, quand je suis celle qui enterre sa mère si prématurément ? Mais en même temps, tous ces gens qui portent le même deuil que moi sont comme une promesse, la promesse qu’elle ne manquera pas qu’à moi, que d’autres se souviendront d’elle, pour une durée plus ou moins longue, mais qu’elle continuera à exister dans leur esprit. Qu’elle sera toujours là, bienveillante, pour nous tous.
Oh simple thing, where have you gone ? I’m getting old and I need someone to rely on.
Les gens commencent à venir me parler, on m’étreint, on me regarde avec compassion, on est vraiment désolé et on espère que je vais aller bien et surtout il faut pas que j’hésite si on peut faire quelque chose pour moi. Il y a beaucoup de monde mais tout le monde me fait à peu près le même speech.
Les deux seules personnes qui me font vraiment mal au cœur sont Sophie et ma grand-mère. Ma mamie a dû prendre des calmants pour venir enterrer sa fille aînée. Enterrer son enfant. Quelle horreur.
La cérémonie va commencer.
On nous fait asseoir tout devant, j’ai toujours la main de mon frère accrochée à la mienne, je sors mon discours de mon sac, et je le tiens fermement dans l’autre main.
J’ai choisi la musique, j’ai choisi les photos. J’ai choisi l’ambiance de l’enterrement de ma mère.
Des hommes que je ne connais pas portent un cercueil jusqu’entre les deux allées de la salle. Ma maman est dans une boîte. La boîte est à quelques mètres de moi. Ma maman morte est dans une boîte à quelques mètres de moi. J’essaye de ne pas fixer la boîte mais c’est dur. Se concentrer sur autre chose. Le petit bonhomme qui fait un discours. Je ne le connais pas et je le hais. D’une haine pure et entière. Il parle de ma maman et de comme c’est dommage qu’elle soit morte alors qu’il ne la connaît même pas, qu’il ne l’a jamais connue et qu’il ne la connaîtra jamais. Je hais son costume cravate et ses petites lunettes rectangulaires. Je hais sa façon de tenir ses mains et sa taille ridicule. De quel droit ose-t-il prononcer le discours qu’il prononce pour tous les morts qui passent dans son service ? De quel droit fait-il de ma mère une énième personne pour laquelle on a fait une énième cérémonie un samedi matin ? De quel droit est-ce qu’il —
Oh, il me regarde, il tend sa main vers moi, les gens se tournent vers moi. C’est mon tour de parler. Je n’ai pas trop pleuré pour l’instant. Je fais signe à mon frère de se lever avec moi, et je me dirige vers le pupitre. Je pose ma feuille, que j’ai froissée dans mon poing, bien à plat, je la lisse bien sur le bois du pupitre. Mon écriture maladroite devient trouble, et des taches d’eau commencent à apparaître sur la feuille. En touchant mes joues je comprends que je pleure. J’ai aussi le nez qui coule, je n’ai pas de mouchoir. Je lève les yeux sur l’assemblée qui se trouve devant moi. Tellement de gens, certains sont même debout. Je vois le visage des amies que j’ai autorisées à venir. Et beaucoup d’autres que je ne connais pas. Je regarde mon frère, qui lâche ma main pour faire un pas en arrière et me laisser complètement exposée, comme s’il me livrait en pâture à ces gens.
J’ai peur. J’ai mal. Je suis seule. C’est mon tour de parler, tout le monde le sait, je le sais. Mais c’est dur. La chose la plus dure qu’on m’ait demandé de faire de toute ma vie.
And if you have a minute why don’t we go talk about it somewhere only we know ?
Bonjour à tous. Je suis Manon, la fille de Julia. Quand j’étais petite, j’étais convaincue que jamais de ma vie je ne voudrais quitter ma maman pour vivre sans elle. En grandissant ce sentiment s’est effacé, et je n’en pouvais plus d’attendre pour prendre enfin mon envol. Aujourd’hui, j’ai de nouveau 5 ans. Je n’ai absolument pas envie de vivre sans elle. Et pourtant aujourd’hui et tous les jours qui suivront ce jour je vais être obligée de me réveiller dans un monde où elle n’est plus. Et ça, c’est quelque chose que je n’arrive pas à imaginer. Quand elle me parlait d’éducation, elle mentionnait souvent l’inné et l’acquis. L’inné étant tout ce qu’on est et l’acquis étant tout ce qu’on apprend. Je lui dois les deux. Sans elle, je ne sais pas ce que je serais devenue. Et sans elle, je ne sais pas ce que je vais devenir. Une chose est sûre. C’est que où que j’aille, quoi que je fasse, je penserai toujours à elle. Tous les jours de ma vie il y aura quelque chose qui la rappellera à moi. Parce que c’est ma mère et que je n’avais qu’elle.
Mais vous, ses amis, ses connaissances, ses proches, s’il vous plaît, ne l’oubliez pas.
Souvenez-vous d’elle dans les premiers jours d’été, quand le soleil réchauffera votre peau. Souvenez-vous d’elle quand sa chanson préférée passera à la radio et imaginez-la battre le rythme sur sa cuisse en disant « j’adore cette chanson ». Souvenez-vous d’elle quand vous danserez sur la plage. Souvenez-vous d’elle, parce qu’à moi toute seule je n’aurais pas assez d’une vie pour me rappeler toutes les choses qui faisaient d’elle une personne absolument fabuleuse.
Ma feuille est désormais à moitié larmes, à moitié papier. Je me mouche dans ma manche. Et je lève les yeux. Beaucoup de gens mais tous très flous, très très flous. Je reprends la main de mon frère et je me laisse guider jusqu’à ma place où m’attendent mon sac à main et quelque chose qui n’était pas là cinq minutes avant et qui a été habilement déposé pendant que je parlais, un paquet de mouchoirs.
Aujourd’hui j’ai 30 ans et quelques.
Je suis dans le RER, je rentre à Paris. Je ne prends jamais le RER en réalité, je vis intra-muros et je me déplace en Lime ou en Vélib. Pendant longtemps j’ai dit Vélo’v, les habitudes lyonnaises ont la vie dure.
Avant ça, à Lyon, pendant longtemps, je n’ai juste pas pris de Vélo’v, ça n’existait pas à Roanne et ça me semblait un peu étrange. Les habitudes ont la vie dure mais on finit par s’en défaire. Ma mère a arrêté de fumer quand elle a su qu’elle était malade. Et elle a repris en soins palliatifs. Les habitudes, tout ça.
Douze ans après, je peux dire que l’enterrement de ma mère, ce n’était pas le pire jour de ma vie. La mort de ma mère, ce n’était pas le pire jour de ma vie non plus. Mais ces jours-là, ça se marque au fer rouge. Quelques minutes avant qu’on sache que ma mère était morte, je discutais avec mes cousins des meilleures galettes de légumes (team légumes du soleil évidemment), et je me plaignais d’aller en philo le lendemain (un mercredi matin avec 3h de philo sur 4h de cours) parce que je m’étais disputée avec ma prof le jour même. Et puis ma tante a vu qu’elle avait un appel manqué pendant qu’on rangeait la cuisine. Elle est allée dans sa chambre avec son téléphone et je ne saurais pas dire pourquoi mais j’ai senti la lourdeur du moment alors je me suis assise sur le canapé face à sa chambre. Elle est sortie en pleurant et en secouant la tête et c’est comme ça que j’ai su que ma mère était morte. En soi, rien n’avait changé d’un iota. Enfin si, le lendemain du coup je n’irais pas en philo. Et de cette soirée, je me souviens de mon père au téléphone. Je me souviens de mon frère qui m’appelle quelques secondes après que j’ai raccroché avec mon père. Je me souviens d’avoir regardé par la fenêtre de « ma » chambre pendant qu’on parlait. Je me souviens d’avoir écrit à mes amis d’école que je ne viendrais pas demain, et pourquoi. Je me souviens du cri de mon petit cousin quand il a appris que sa tante était morte, ça, ça m’a pris aux tripes et ça m’a brisée. Encore un truc au fer rouge. Je me souviens de mon oncle qui débarque au milieu de la nuit (peut-être qu’il était 22h, je ne sais pas, mais il faisait nuit et j’étais fatiguée). Mais ce jour n’était pas particulièrement triste. Je ne me souviens pas m’être endormie.
Les jours qui ont suivi, je me souviens surtout m’être ennuyée. J’ai vu mon père le mercredi, et après je n’avais rien à faire. Enfin si. J’avais 3 trucs à faire avant le samedi. Choisir la musique et les photos, choisir ma tenue et écrire mon discours. J’avais 17 ans, je n’étais jamais allée à un enterrement avant et la seule robe que j’avais c’était pour faire des entretiens d’embauche (je venais de passer le BAFA et je voulais travailler dans un centre aéré). Et le reste, je ne l’ai pas fait seule, je suis allée chez mon amie Samantha, ça m’a marquée parce que sa maman n’aimait pas avoir des invités alors c’était la seule fois où j’ai pu aller chez elle. Elle avait un chat trop mignon qui s’appelle Bouille. Mais à part ça, l’ennui. Mais toute cette semaine est ancrée dans ma tête et si je suis 100% honnête ce n’était pas terrible, à part terrible d’ennui. Le cri de mon cousin et l’enterrement, ce sont vraiment les deux moments qui ont été très difficiles. En tout cas pour moi, dans cette période-là.
Le problème, c’est tout ce qui vient après.
Les terreurs nocturnes n’apparaissent pas vraiment du jour au lendemain. L’irritabilité, le manque de sommeil, la colère, l’apathie, la solitude, le trou béant dans la poitrine, l’envie de se jeter d’un pont (mais un joli quand même). Tout ça, ça arrive dans les mois et les années qui suivent. Sauf qu’autour de moi, eh bien, on est passé à autre chose. Retourner en cours la première semaine, c’était bizarre mais ça va. Après un mois, il y avait des moments où « faire comme si » était insupportable. En cours on était en plein dans les vœux pour le post-bac. Dans le même temps le mec de ma tante me suivait en voiture en mode Sherlock Holmes quand j’allais en cours pour savoir si je fumais (oui). À l’école on me parlait de Formas de Poder y Alternativas. Le soir, je dormais sur un clic-clac pourri dans la chambre de mon cousin, et quand il était à la maison je dormais sur le canapé du salon. Mon père ne me répondait pas plus au téléphone qu’avant. On ne mangeait jamais des trucs que j’aimais. Et le matin, quand j’avais du mal à me lever parce que je n’arrivais pas à dormir (ma mère est morte, le futur est incertain, mes rêves sont partis en fumée), on m’engueulait en me disant de me coucher plus tôt. Et puis le premier anniversaire sans elle, mes 18 ans. Et son premier anniversaire manqué, ses 51 ans. Mon bac, mon code, mon permis, mon premier appart, mes 20 ans, mon BTS, mon master, mon premier voyage en dehors de l’Europe (rencontrer la famille que j’ai choisie et qui m’a choisie, celle de ma meilleure amie), mon premier vrai copain (on est restés ensemble presque 5 ans !), mon chat, ma dépression, mon changement de carrière, ma première nièce, ma première grosse rupture, mon premier filleul, mes 30 ans… Et toutes les autres petites choses que j’ai dû faire sans elle. Des fois je dis qu’elle n’est tellement pas là qu’elle est là. Dans le discours que j’ai écrit il y a douze ans, j’espérais que ses amis se souviennent d’elle pour toujours. Je ne saurai jamais pour les autres. Mais je sais que j’avais raison quand j’ai écrit que quelque chose me ramènerait à elle tous les jours de ma vie.
Chanson : Keane, « Somewhere Only We Know ».

Elle est aussi dans mes photos : mother tongue.